Poésie spirituelle

La Citadelle

la Citadelle


Edmond Rostand

Si tu veux être grand, bâtis ta citadelle

Loin de tous et très haut, bâtis-la pour toi seul

Qu’elle soit imprenable et vierge et qu’autour d’elle

Les monts fassent un rempart et la neige un linceul

Bâtis-la sur l’orgueil vertigineux des cimes

Parmi les chemins bleus de l’aigle et de l’éclair

Reine de marbre blanc dans une cour d’abîmes

Lys de pierre fleuri dans la splendeur de l’air

Si haut vers Dieu, si loin de ta fange première

Si loin, si haut que les cités clignant des yeux

Pensent voir un rayon de plus dans la lumière

Et ne sachent s’il vient de la terre ou des cieux

C’est là qu’il faut bâtir l’asile de ton âme

Et pour que ton désir y soit la seule loi

Que rien n’accède à lui de l’éloge ou du blâme.

Grave sur ton seuil le mot magique « Moi »

Puis de cent verrous, clos ta porte au vent qui passe

Ferme tes quatre murs au quadruple horizon

Et si le toit te pèse, ouvre-le vers l’espace

Pour que l’âme du ciel entre dans ta maison.

Alors au plus secret de la mystique enceinte

Tu dresseras l’autel de fer, prêtre ébloui

L’autel de fer et d’or où ta volonté sainte

Doit célébrer ton rêve et s’adorer en lui

Chante. Nul n’entendra ton hymne, et que t’importe

Chante pour toi, ton coeur est l’écho de ton coeur

Les déserts élargis rendront ta voix plus forte

Les déserts chanteront pour te répondre en choeur

Chante l’amour sacré qui vibre dans tes moelles

Chante pour le bonheur de t’entendre chanter

Chante pour l’infini, chante pour les étoiles

Et ne demande pas aux hommes de t’écouter

Seul, divinement seul, car l’exile c’est du rêve

C’est le lait de la force et le pain des vertus

C’est l’essor idéal d’un songe qui s’élève

Et le seuil retrouvé des paradis perdus

Tu n’as qu’une patrie au monde, c’est toi-même

Chante pour elle. Et sois ton but et sois ton voeu

Chante. Et quand tu mourras, meurs dans l’orgueil suprême

D’avoir vécu ton rêve et fait vivre ton Dieu